20.02.2007

Le refus de la bipolarisation

 

François Bayrou à 16 % : selon l'Ifop, François Bayrou obtiendrait son score le plus haut depuis son entrée dans la course à l'élection présidentielle : 16 %.

Selon un sondage Ifop pour la chaîne LCI et Fiducial, dans une configuration de deuxième tour, François Bayrou serait élu président de la République.

Devant Nicolas Sarkozy, il obtiendrait 52 % des voix. Face à Ségolène Royal, son score augmenterait à 54 %.

Une preuve supplémentaire que la logique bipolaire est dépassée:

On savait Ségolène Royal en perte de vitesse, chaque jour qui passe le confirme.

On découvre aussi que le racollage néo-libéral à tout va de l'UMP n'est pas ce que recherchent les Français.

J'ai trouvé Ségolène Royal affligeante dans l'émission de TF1, "J'ai une question à vous poser". Passons sur le concept de l'émission qui exacerbe la politique des "moi je". Quelle place pour le nous de la France avec l'égocentrisme forcené de la candidate?

Vient un moment où pour être crédible, il faut savoir employer le "Nous de courtoisie". Car c'est bien la personne qui doit s'effacer derrière la fonction à la quelle elle aspire. En politique plus qu'ailleurs, le "moi" est haïssable.

Ségolène Royal plaide pour un Etat modeste. Certes, mais comment est-ce possible avec la candidate du "Moi Je Veux", du regressus permanent au caprice infantile? Comment expliquer in fine que la démocratie ne peut satisfaire tous les désirs en même temps.

Tel est pourtant le travers de ce concept de campagne participative illustré médiatiquement par l'émission "J'ai une question à vous poser". En fait de questions, à quoi se sont livrés les 100 Français supposés représentatifs, sinon à la succession d'anecdotes personnelles parfois triviales et à peine dignes du café du commerce.

Le prisme médiatique y rend aussi la "compassion" franchement obscène. Le geste vis-à-vis de l'homme handicapé m'a troublé. Nul ne saurait douter de la sincère émotion de cet homme, non plus que de son courage. Mais la candidate a répondu sur un registre pour le moins maladroit, celui de la mise en avant du handicap et de la discrimination. Et c'est vrai que comme le fait la présidente de l'association des paralysés de France, le geste médiatique de Ségolène Royal n'est pas réjouissant, parce que laissant planer le doute sur l'intention de son geste. Se serait-elle déplacé si ce n'était pas un handicapé. Le prisme médiatique transforme ce qui peut être est un geste humain sincère et anodin dans l'intimité en une mise en scène quasi thaumaturgique qui n'a peut être pas sa place dans ce contexte.

Passons sur l'insistance obsédante sur les "valeurs". Que diable, nous sommes dans la sphère publique? Et le moins que l'on puisse dire c'est que Ségolène Royal n'a que les mots de "Famille - Valeurs - Education" à la bouche, oui, mais dans une conception si étriquée, que l'homme libre ne peut faire sien ce triptyque aux relents réactionnaires à l'heure où de toute façon l'avance de la société est telle que la politique doit en tenir compte.

Il y a chez la candidate socialiste une très irritante tentation permanent de régimenter ce qui par essence relève de la vie privée: choix éducatifs, structure familiale, choix de vie. Le tout enrobé d'une rhétorique materno-sécuritaire étouffante.

 

Que penser par exemple de ces internats pour mères de banlieue forcément dépassées par leur progéniture? Quid des pères? Après l'encadrement militaire pour la jeunesse rétive à "l'ordre juste ségolénique", assisterait-on à la résurgence des couvents chargés de remettre les filles perdues sur le droit chemin. Il exista un temps des "Madelonettes", institutions mi-prison, mi-couvent, confiées à des ordres féminins, mais c'était au 19ème siècle à l'époque des Misérables pour ôter à la vue de la bourgeoisie bien pensante les filles qui n'entraient pas dans le moule. Cette morale d'un autre âge n'est pas la nôtre.

Or, précisément, la loi n'est libérante que parce qu'elle est celle du père. Point n'est besoin d'avoir lu tout Freud pour le comprendre. Déjà Socrate, dans la Prosopopée des Lois, en fait des figures masculines (c'est vrai que en grec, le mot que l'on utilise pour dire "les lois" est masculin), mais l'allégorie n'est pas neutre. Socrate, à qui ses disciples suggèrent la possibilité de s'évader entre son jugement et l'exécution de la sentance de mort s'y refuse, et imagine ce que pourraient lui dire "Les Lois, ses pères..."

Or, Ségolène Royal ne propose pas aux Français une société libérée, en insistant avec autant de lourdeur et de maladresse sur une conception maternante de la politique.

Les Français sont des adultes, et l'on ne sait trop ce qui se passe dans les pays où le Chef de l'Etat se fait appeler "père de la nation" pour laisser s'y substituer le paradigme de la "Mère de la Nation". C'est en contradiction insoluble avec la devise de la République "Liberté - Egalité - Fraternité". Ces trois mots n'ont sens qu'ensemble.

Nous n'avons pas une seule fois entendu Ségolène Royal parler de "Fraternité". Sa conception de la "Liberté" et de "L'égalité" est tout aussi problématique, alors l'on peut se demander sans fausse pudeur aucune si elle est vraiment républicaine.

Or pourtant, ces valeurs républicaines sont le patrimoine commun de la France. La Gauche se condamne à un exil politique durable si elle l'oublie.

Or, il y a des hommes et des femmes de bonne volonté partout, dont les convictions sont sincères, qui sans être laxistes, ou coupablement libertaires, ne veulent pas de cet ordre social étouffant et asphyxiant, qu'induisent les propositions et la posture de la candidate socialiste.

Il y a aussi des hommes et des femmes de bonne volonté, et peut-être sont-ce les mêmes qui ne veulent pas davantage d'un ordre qui restreigne les libertés publiques et qui fasse du capitalisme débridé le paradigme de l'ordre économique comme le préconise Sarkozy.

Entre les deux, il y a place pour une voix médiane. Celle de la France que l'on commence maintenant à entendre. Et je remarque un fléchissement très net du discours médiatique vis-à-vis de la candidature de François Bayrou.

Sa présence possible au 2ème tour n'est pas une utopie. Du reste l'UMP ne s'y trompe pas en débauchant ou en tentant de le faire quelques députés UDF, qui ne semblent pas voir dans quel sens souffle le vent même si résister aux pressions est difficile. Le PS non plus en agitant l'épouvantail Le Pen pour dissuader ceux que la candidature de Ségolène Royal ne motive guère de voter au centre ou à l'extrême gauche, ou la récente stigmatisation des élus UDF des conseils généraux ou régionaux que Ségolène accuse de voter systématiquement contre les majorités de gauche, propos qui du reste gagnerait à être vérifié.

De plus en plus plausible aussi, le report sur la candidature de Bayrou de nombreux déçus du socialisme, particulièrement dans les professions intellectuelles, le monde culturel, le secteur associatif, les métiers du champ social... pour qui le Ni Ségo Ni Sarko ne rime plus avec vote perdu s'ils votent pour François Bayrou dès le 1er tour.

Un élément d'encouragement, certains sondages commencent à situer le sort du candidat centriste à la barre de 17 % au 1er tour, et le donnent vainqueur tant face à Sarkozy qu'à Ségolène Royal. Les sondages ne sont certes que ce qu'ils sont, mais les tendances qu'ils révèlent ces jours-ci rendent plausible une autre configuration de second tour que le duo Sarkozy-Royal.

Du coup, ce n'est plus une utopie d'oser parler de recomposition du paysage politique, alors, prenons-nous à rêver d'élections législatives faisant entrer au moins de juin un nombre conséquent de députés centristes, qui soient le pivot incontournable d'une majorité prête à se retrousser les manches, et où s'agrègeraient à gauche et à droite hommes et femmes de bonne volonté, mus par un seul désir, le bien commun, le progrès...

 

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